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Le banquet des dieux

Mis à jour : 4 sept. 2019


René Magritte, Le Banquet.


Ce soleil planté au centre du monde — un monde immobile, matinal

ou crépusculaire fait d’herbe, de bois et de ciel — semble incongru.

Puissance sur le déclin ou au contraire volonté qui monte ?

Souveraineté happée par le froid et l’immobilité de la végétation ou du

renoncement ou conscience qui veille, contre toute attente ? *

L’oeil voit jusqu’au centre des choses ce qui doit être vu et transformé.

Braise qui subsiste, ce soleil nous relie à la puissance des dieux que

nous ne pouvons cesser d’être et qui nous regardent.

Nous sommes en première ligne, témoins des souffrances multiples et

répétées qui assaillent nos contemporains et dans lesquelles nous nous

reconnaissons également. Nous tentons, parfois avec succès, parfois en

vain, de transformer cette souffrance en révolte pour que le protagoniste

qui existe en chacun d'entre nous et qui est parfois en sommeil,

se réveille et agisse.

Non parce que nous penserions que tout est possible et que le monde

peut totalement se plier à notre caprice. Mais parce que nous savons

que nous pouvons agir, à la condition de savoir à quelles conséquences

de notre action nous risquons d'être affrontés. Ce point est incontournable,

non-négociable et il constitue au-delà d'une position idéologique,

morale et pratique le cœur de la conduite du forum. Il est toujours

possible de changer l'ordre du monde, mais il nous faudra alors

assumer les conséquences de nos choix.

Pour cela il est nécessaire de comprendre et de chercher sous le manifeste,

ce qui se cache et ce faisant, de nous relier les uns aux autres .

Monter le conflit pour le rendre manifeste et échanger pour en comprendre

les racines, sans risque, c’est ce à quoi nous nous attelons dans

l’espace symbolique du forum. C’est à partir de la constitution de la

constellation idéologique dans laquelle s’inscrit l’antagonisme des

points de vue que nous pouvons tenter de débrouiller ce qui nous sépare

vraiment. Nous devons nous acharner à réhabiliter la dispute, à nous

entraîner à l’invective, à la mauvaise foi, à apprivoiser la bataille pour

en faire une alliée. Il est nécessaire de disposer de vrais adversaires, de

même force, pour que le jeu en vaille la chandelle !

La philosophie profonde de ce combat est donc loin d'être idyllique.

Nous autres, complètement humains, tentons à la sueur de notre front,

de transformer nos conditions de vie dans le sens d'une possible amélioration,

sans même bien savoir si celle-ci sera considérée comme telle

par tout le monde.

Réveiller dans les acteurs que nous sommes les auteurs que nous pouvons

être, voilà un programme digne des dieux !

Pour cela nous pouvons, hommes industrieux, poser les questions auxquelles les dieux n'ont plus de réponse, si tant est qu'ils n'aient

jamais eu d'autre pouvoir que celui de nous regarder "faire avec"

l'âpreté et la résistance du monde.

Ce regard des dieux peut même alors, prendre la forme d'une

amicale connivence. Bien sur, nous savons qu'ils ne peuvent strictement

rien pour nous. Comme nous ne pouvons rien pour eux.

Mais ils peuvent poser sur notre condition un regard chaleureux

et amusé, ironique ou révolté, en camaraderie avec le dieu qui vit

en nous et que nous ne parvenons pas toujours à être.

Les dieux sont ainsi la part de nous-mêmes qui est cette possibilité

d'être auteur, créateur, instigateur, constituant.

Souverain.

C'est pourquoi nous pouvons croire à des dieux sympathiques,

tutélaires, solidaires et totalement impuissants parce que la

volonté de transformer n'est que celle que nous nous accordons

comme acteurs.

Pourquoi alors ne pas les installer sur le champ de nos batailles ?

De manière à ce qu'ils puissent contempler, du haut de leur

ancienneté — ils représentent bien notre généalogie, d'où nous

venons, ce chromosome populaire qui est celui de l'impertinence

et de la gouaille, cette fondamentale intuition que notre destin

dépend de nous et de personne d'autre que nous — la valeureuse

résistance que nous opposons à la prétendue fatalité.

Et il nous plaît de supposer qu'ils nous encourageront, même

peut-être qu'ils se prendront au jeu tellement étonnés ils seront,

de constater notre capacité d'acteur. Alors ce sont eux qui

deviennent spectateurs, supporters, qui vocifèrent, réagissent,

pleurent, tremblent, sollicitent, commentent, appuient, comme le

choeur antique, mais aussi proposent les situations à étudier qui

leur semblent injustes puisqu'ils sont à notre image.

Le théâtre-forum instaure ce dialogue entre les hommes et les

dieux, entre l'impuissance et la souveraineté en faisant la preuve

qu'agir est possible du point de vue de la vie vivante et seulement

de ce point de vue là. Car nous savons qu'interroger les dieux ou

attendre d'eux une aide est se rabattre sur la seule posture que

puisse tenir une divinité : celle du spectateur de ce qu'il advient.

Acteurs de chair et de sang, nous soutenons leur regard de

marionnette, les invectivons ou les contestons, parce que c'est en

nous que réside la force réelle et que c'est nous-mêmes que nous

contestons et invectivons.

Ce partage du monde, rendu visible dans l'espace du jeu entre

celui en qui réside la puissance et celui qui la regarde, nous

apprend immanquablement que notre rang doit être tenu.


YVES GUERRE

Octobre 2009


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